marieguillet

L'Unique Trait de Pinceau

Dans la plus haute Antiquité, il n'y avait pas de règles ; la Suprême Simplicité
ne s'était pas encore divisée.

Dès que la Suprême Simplicité se divise, la règle s'établit.
Sur quoi se fonde
la règle ? La règle se fonde sur l'Unique Trait de Pinceau.

L'unique Trait de Pinceau est l'origine de toutes choses, la racine de tous
les phénomènes ; sa fonction est manifeste pour l'esprit, et cachée en l'homme, mais le vulgaire l'ignore.

C'est par soi-même que l'on doit établir la règle de l'Unique Trait de Pinceau.

Le fondement de la règle de l'Unique Trait de Pinceau réside dans l'absence
de règles qui engendre la Règle ; et la Règle ainsi obtenue embrasse
la multiplicité des règles.

La peinture émane de l'intellect : qu'il s'agisse de la beauté des monts, fleuves, personnages et choses, ou qu'il s'agisse de l'essence et du caractère des oiseaux, des bêtes, des herbes et des arbres, ou qu'il s'agisse des mesures et propositions des viviers, des pavillons, des édifices et des esplanades, on n'en pourra pénétrer les raisons ni épuiser les aspects variés, si en fin de compte on ne possède cette mesure immense de l'Unique Trait de Pinceau.

Si loin que vous alliez, si haut que vous montiez, il vous faut commencer
par un simple pas. Aussi, l'Unique Trait de Pinceau embrasse-t-il tout, jusqu'au lointain le plus inaccessible et sur dix mille millions de coups de pinceau,
il n'en est pas un dont le commencement et l'achèvement ne résident finalement dans cet Unique Trait de Pinceau dont le contrôle n'appartient qu'à l'homme.

Par le moyen de l'Unique Trait de Pinceau, l'homme peut restituer en miniature une entité plus grande sans rien en perdre : du moment que l'esprit s'en forme d'abord une vision claire, le pinceau ira jusqu'à la racine des choses.

Si l'on ne peint d'un poignet libre, des fautes de peinture s'ensuivront ;
et ces fautes à leur tour feront perdre au poignet son aisance inspirée.
Les virages du pinceau doivent être tranchées, et les attaques incisives. Il faut
être également habile aux formes circulaires ou angulaires, droites et courbes, ascendantes et descendantes ; le pinceau va à gauche, à droite, en relief,
en creux, brusque et résolu, il s'interrompt abruptement, il s'allonge en oblique, tantôt comme l'eau, il dévale vers les profondeurs, tantôt il jaillit en hauteur comme la flamme, et tout cela avec naturel et sans forcer le moins du monde.

Que l'esprit soit présent partout, et la règle informera tout ; que la raison pénètre partout, et les aspects les plus variés pourront être exprimés. S'abandonnant
au gré de la main, d'un geste, on saisira l'apparence formelle aussi bien que l'élan intérieur des monts et des fleuves, des personnages et des objets inanimés,
des oiseaux et des bêtes, des herbes et des arbres, des viviers et des pavillons, des bâtiments et des esplanades, on les peindra d'après nature ou l'on en sondera la signification, on en exprimera le caractère ou l'on en reproduira l'atmosphère, on les révèlera dans leur totalité ou on les suggèrera elliptiquement.

Quant bien même l'homme n'en saisirait pas l'accomplissement, pareille peinture répondra aux exigences de l'esprit.

Car la Suprême Simplicité s'est dissociée, aussi la Règle de l'Unique Trait
de Pinceau s'est établie. Cette Règle de l'Unique Trait de Pinceau une fois établie, l'infinité des créatures s'est manifestée. C'est pourquoi il a été dit : « Ma voie
est celle de l'Unité qui embrasse l'Universel ».

Les propos sur la peinture du moine Citrouille-amère, Ed. Plon, 2007