marieguillet

Le premier homme qui dessina un animal sur la paroi d’une caverne comprit obscurément qu’en le prenant au lasso de son trait il l’avait fait sien,
et qu’il s’était lui-même glissé dans l’animal, qu’ils ne faisaient plus qu’un,
et que nulle autre opération magique ne pouvait lui apporter une plus parfaite unité. Il avait créé un être qui n ’était plus ni lui ni l’animal, mais l’un
et l’autre à la fois, et, par ce miracle qui l’avait enfin sorti de lui-même,
il possédait l’univers tout entier et en était possédé.

Les raisons profondes de l'art n'ont pas changé depuis l'âge des cavernes : l'homme affirme à nouveau, par quelques voix élues, que ce vaste monde
c'est au-dedans de lui qu'il tourne et s'épanouit, il s'y perd pour s'y retrouver,
pour s'y reconnaître dans une unité première.

Le temps de la peinture, Ed. Aubier, 1990

L'invention d'un peintre est chose secrète, elle exprime une époque, un monde,
un état de sensibilité d'autant plus fortement qu'elle n'a pas cherché lucidement, au départ, à l'exprimer. Le peintre ne découvre jamais que sa propre sensibilité : ce peut être à travers un sujet, roi, pomme ou barricade, mais nous savons bien que c'est la qualité de l'invention qui rend l'œuvre universelle, non le sujet.
Le fond, c'est la forme.

S'il y a quelque chose de vicié au cœur de la peinture réaliste-socialiste,
ce n'est pas d'avoir fait appel aux formes de la réalité (là est au contraire le côté courageux et sain de leur entreprise), c'est parce qu'il y a erreur au départ
sur cette réalité.

La réalité d'un tableau n'est pas au service d'une cause, si exaltante soit-elle.
Elle vit pour soi. Elle porte témoignage, mais c'est pour le peintre qui l'a animée, et à travers ce dernier, pour l'homme. C'est en cela seulement qu'elle est efficace et fraternelle. A vouloir prouver autre chose qu'elle-même, elle disparaît.

Le temps de la peinture, Ed. Aubier, 1990